Offensive numérique capitaliste dans nos écoles.

Dans le cadre du plan de formation continue offert par l’Éducation Nationale, il est désormais difficile de passer à côté des « modules » de formation orientés vers le numérique et la transformation de nos pratiques. Quoi qu’on en pense, il est bien acté que le numérique change l’école actuelle, que l’on milite contre ou non. Supposés essentiels, ces modules sont là pour guider les enseignants dans « l’adaptation de leur métier » à l’ère du numérique. Guider ? L’enseignant est bien ici le seul à ne pas être accompagné dans l’évolution de ses pratiques, mais plutôt d’être docilement dressé à une utilisation, opulente si possible, des outils « de demain ». En voici quelques exemples.

Parmi les différentes propositions de ces ateliers autour du numérique, dans le primaire, revient souvent la question de l’initiation à l’algorithmique et à la programmation réclamée par les programmes de l’école primaire :

Au cycle 2, les élèves apprennent à « coder et décoder pour prévoir, représenter et réaliser des déplacements dans des espaces familiers, sur un quadrillage, sur un écran »

Au cycle 3, les élèves apprennent à « programmer les déplacements d’un robot ou ceux d’un personnage sur un écran ».

Extrait des programmes 2016.

En ces quelques mots, une belle entrée se dessine pour l’ordre capitaliste, ravi de pouvoir domestiquer à la fois les élèves et les profs.

Lors d’une récente animation pédagogique sur le numérique, estampillée Éducation Nationale, certain⋅e⋅s d’entre nous ont assisté à une technique méthodique de vente : dans un premier temps, présenter les robots, susciter l’attrait des collègues, leur proposer des outils (robots et manuels associés) et leur vanter leurs vertus pédagogiques. Puis, un deuxième atelier tout autre était proposé : une déambulation forcée dans une salle bondée de représentants commerciaux divers, vendant les mêmes produits que ceux étudiés lors de la session précédente.

Outre l’organisation sournoise de cette pseudo-animation pédagogique, comment ne pas se demander comment avons-nous pu glisser vers un système qui incite les enseignants à mettre leur confiance et leur travail entre les mains d’une entreprise (via les crédits municipaux par exemple). Par les manuels scolaires, nous avions déjà bien pollué les casiers de nos élèves. Mais la concurrence était encore possible : nous pouvions nous en passer ! L’utilisation de ces produits à l’école, mais plus généralement des outils numériques propriétaires (iPad, Windows…) crée sa propre valeur et contribue à enfermer les élèves dans des pratiques dont ils ne pourront se défaire plus tard : utiliser un iPad dès la maternelle pour assurer la longue vie de la marque à la pomme.

Le pire n’est pas encore atteint. Non content d’imposer sa formule numérique dans toutes les écoles de France, l’ordre néo-libéral désire aller encore plus loin pour fabriquer de la richesse par l’utilisation que les élèves en font.

Grâce à son essor dans les écoles, avec des tablettes en maternelle notamment, le numérique permettrait désormais d’améliorer les systèmes scolaires et éducatifs d’aujourd’hui ou de demain. « L’introduction du numérique à l’école primaire – conçu comme un outil capable de consolider les savoirs fondamentaux – permettra de lutter plus efficacement contre l’échec scolaire. »

En revanche, l’importance du respect de la vie privée et de la protection des données ne semble pas atteindre les formateurs au numérique : ainsi, il ne suffirait pas de chercher si la publication de productions d’élèves ou de photos est éthiquement acceptable (la question n’est même pas posée) mais plutôt de chercher à pouvoir le faire tout en restant dans la légalité.

De nombreux questionnements émanent des collègues pour savoir si les applications ou logiciels qu’ils utilisent sont suffisamment sécurisés d’une attaque extérieure ou d’une utilisation malintentionnée : cette question est capitale mais elle omet totalement celle du traitement des données par les entreprises qui les collectent.

Informer les collègues, les familles sur les pratiques numériques que nous avons et qui contribuent à l’expansion du modèle capitaliste dans le numérique est essentiel. Utiliser des réseaux sociaux privateurs, des services d’hébergement de vidéos, des ENT, des blogs ne fait que satisfaire la logique de traçage permanent, fichage pour profilage publicitaire et/ou électoral (2).

Cf. scandale Cambridge Analytica

Mais alors, comment rester à l’écart de la généralisation de ces outils privateurs qui, avec une propagande d’État (3), sembleraient être les seules solutions possibles ?

Il nous faut remettre constamment en cause les solutions que nous propose l’Éducation Nationale par :

– l’arrêt la normalisation de nos pratiques

– l’interpellation lors des formations de ceux qui nous proposent des outils privateurs

– le refus des formations sur des logiciels propriétaires (type Adobe, Microsoft, etc.)

-l’opposition, dans nos établissements et nos équipes, à l’utilisation de solutions privatrices (Beneylu School, EduMoov, etc.)

– la résistance à la force de l’habitude : sortons du tout-Google (Youtube, Gmail, Doodle, etc) et provoquons le questionnement des collègues sur ces outils.

Les alternatives existent et elles se sont déjà construites, nous n’avons plus qu’à nous en emparer. Framasoft propose une alternative sérieuse aux services de Google : Peertube, Framadate, Framapad, etc. L’association Zaclys, quant à elle, propose un service mail respectueux des contenus. Mastodon et Diaspora sont des réseaux sociaux décentralisés. Bien d’autres solutions existent. Pour le reste des logiciels utilisés par les élèves, il y a les logiciels libres, garantissant la non-appropriation par certains des richesses produites par ceux-ci et favorisant l’affirmation de l’aptitude des humains à s’organiser sans dirigeant.

Le capitalisme nous vend ces technologies comme un monde magique où il suffirait d’interventions de celles-ci pour résoudre tout problème. Il n’en est rien : le numérique reste un témoin grandissant de la société de classe, rien qu’à en voir les pratiques domestiques.

L’utilisation d’outils numériques privateurs favorisent l’expansion d’un capitalisme qui a su s’approprier la technique et nous imposer des habitudes totalement artificielles. Quoi de mieux que de rendre une population dépendante à des techniques qu’elle n’utilisait pas en créant des besoins à partir de rien et de perpétuer et renforcer sans cesse cet assujettissement.

Refusons la domination de nos vies par le numérique privateur, individualiste et ignorant. Construisons ensemble celui de demain : solidaire et autogestionnaire.

Offensive capitaliste

dans nos écoles.